ECHOS DE LA BUTTE ROUGE
Saison 2 – n°5 16 janvier 2026
Le monde à l'envers

Chères lectrices, chers lecteurs,
Toute l’équipe de Châtenay Patrimoine Environnement vous adresse ses meilleurs vœux pour 2026 : une année de santé, de solidarité, et de dignité pour toutes et tous à la Butte-Rouge ✨.
En 1926, année de recensement quinquennal de la population en France, face à l’insalubrité et aux maladies, on inventait des réponses urbaines fondées sur l’air, la lumière, la nature et les équipements de proximité : l’esprit même de la cité-jardin.
En 2026, on nous parle encore d’ « intérêt général » — mais souvent à rebours : on déplace, on enclave, on vide, on mure, puis on “réhabilite” en effaçant ce qui faisait quartier.
Le dénominateur commun de cette lettre est donc le monde à l’envers : quand le discours promet l’amélioration, mais que la réalité fait apparaître un renversement des valeurs fondatrices. À vous maintenant d’en suivre les preuves, rubrique après rubrique.
Bonne lecture — et vigilance partagée.
Association Châtenay Patrimoine Environnement
Enfances enclavées
ACTUALITÉS


Variables d’ajustement
Juste avant Noël, le Conseil municipal du 18 décembre 2025 a acté une opération très concrète : l’acquisition d’une parcelle de 622 m², située avenue Albert-Thomas / rue Paul-Lafargue / rue Eugène-Varlin, terrain « non bâti » appartenant à Hauts-de-Bièvre Habitat. Objectif affiché : réaliser un équipement municipal petite enfance comprenant notamment une crèche de 55 berceaux et une crèche familiale.
Jusque-là, la proposition est rassurante : “renforcer l’offre de services”, “intérêt général”, “cohérence ANRU”. Mais il faut savoir qu’il s’agit du transfert de la crèche Magdeleine Rendu (10 place François-Simiand) et de la crèche familiale Tony Laîné (18/20 rue Benoît-Malon), aujourd’hui, selon la mairie, situées dans des locaux « exigus et vétustes». Autrement dit : on ne parle pas d’améliorer sur place, on parle de déplacer.
Et déplacer… vers où, exactement ? Vers une parcelle que le rapport du conseil municipal décrit comme enclavée, « ne disposant pas d’accès direct à la voie publique », nécessitant donc une servitude de passage à créer pour la “désenclaver”. Traduction en langage simple : on déplace des enfants vers un fond d’îlot, au voisinage des parkings, dans un secteur où l’accès doit être négocié et aménagé.
Et il y a un autre déplacement, plus silencieux encore : celui de la mémoire. Car Magdeleine Rendu (1905-19921) n’est pas un nom décoratif. Longtemps maire-adjointe, attachée au bien-être des habitants et à l’hommage rendu aux résistants et résistantes, elle incarne une idée de service public et de fidélité aux habitants. Or, depuis septembre 2025, le local adjacent accueille aussi la maquette du grand « projet de rénovation de la Cité-Jardin”, celle qui raconte une Butte-Rouge splendide vue à distance — mais qui, de plus près, trahit les démolitions, densifications et surélévations discrètement codées d’une pastille bleue.
Alors la question n’est pas seulement “où met-on la crèche ?”. La question, c’est : que révèle ce choix d’implantation ?
Quand on “renforce l’offre” en éloignant, quand on parle d’intérêt commun en demandant d’abord une servitude pour accéder au lieu, quand les enfants se trouvent relégués en compagnie des voitures, on comprend qu’ici, les enfants deviennent une variable d’ajustement.
C’est dans ce contexte, nous vous le rappelons, que devra prendre place la statue « Espérance » annoncée pour la place François-Simiand (voir infolettre 4/saison2) : c’est le monde à l’envers. Celui dans lequel on fait implanter des « arbres de naissance », notamment devant le Théâtre La Piscine et en plein milieu de la place Jean-Allemane. On peut y lire les noms des nouveaux-nés de la commune, dans un geste d’inscription pour la mémoire collective qui est le propre des … monuments aux morts.
Qu’en aurait pensé le psychiatre pour enfants Tony Laîné (1930-1992), créateur des hôpitaux de jour et fervent opposant des enfermements asilaires des enfants qui ont besoin de soins adaptés. Le nom de la nouvelle crèche rendra-t-il encore hommage à la mémoire de Mme Rendu et de Mr Laîné ? Ou passeront-ils à la trappe, eux aussi, dans le « projet de rénovation » de la mairie ?
Mémoire insalubre
MÉMOIRE EN CHANTIER

1926-2026 : Hygiène inversée
L’exposition actuellement à l’affiche au Musée Carnavalet, “Les Gens de Paris 1926-1936 dans le miroir des recensements de population” rappelle un monde où, il y a cent ans, la question du logement se posait dans l’urgence : insalubrité, promiscuité, maladies respiratoires, tuberculose… Dans les années 1920, l’ambition des politiques d’habitat — et des cités-jardins — s’inscrivait dans un horizon clair : santé publique, dignité, lumière, air, espaces communs, jardins. On construisait pour sortir de l’insalubre.
Cent ans plus tard, en 2026, les paramètres ont changé — aujourd’hui, on voit se déployer une mécanique paradoxale : on néglige l’entretien au long cours ; on vide les logements ; on mure des appartements pourtant habitables ; puis on présente la “rénovation” comme une nécessité, presque comme une évidence ; le tout emballé dans des brochures et des images de synthèse où tout est propre, vert, harmonieux — et où l’on ne voit jamais les portes murées, les départs, les attentes, ni la disparition programmée de pans entiers du logement social.
En 1926, on combattait l’insalubre parce qu’il rendait malade. En 2026, on fabrique parfois les conditions symboliques de l’insalubre — le vide, la fermeture, l’abandon — pour justifier un projet de gentrification. L’hygiène sociale change de sens : aujourd’hui, elle sert à “assainir” un quartier… en le rendant moins accessible à ceux qui y vivent.
Et c’est ici que la mémoire devient un enjeu central. Car le projet de rénovation ne se contente pas de transformer des bâtiments : il efface la mémoire historique de la cité-jardin. Il remplace une histoire — celle d’un urbanisme social et paysager, pensé comme un tout et porteur d’un idéal— par un récit neuf, lisse, sans aspérités rendant l’“avant” présenté comme fatalement obsolète, et vendant l’“après” comme forcément meilleur.
Or la Butte-Rouge porte une mémoire précise : celle d’un urbanisme qui ne séparait pas l’architecture du social, ni le naturel du mode de vie quotidien. C’est pourquoi notre rubrique “mémoire en chantier” n’est pas une nostalgie, c’est un instrument de mesure, une façon de comprendre l’opération à l’œuvre aujourd’hui :
Hier, la cité-jardin se construisait contre l’insalubre, pour l’air, la santé, la stabilité ; aujourd’hui, la “rénovation” s’appuie sur l’abandon et le vide, puis propose une reconstruction qui, trop souvent, inverse la logique : on « réhabilite » en disloquant, on modernise en excluant, on “valorise” en réduisant le social, on “requalifie” en effaçant la trame historique.
L’effacement n’est pas seulement matériel. Il est aussi symbolique : quand on détricote les formes, les usages, les continuités paysagères, les équipements, on perd ce qui faisait cité — et pas seulement “un ensemble immobilier”. Une cité-jardin n’est pas un stock de bâtiments : c’est une idée de la ville, une mémoire habitée, un paysage vécu.
Alors oui, il faut rénover. Mais rénover ne devrait pas signifier faire disparaître. La Butte-Rouge n’a pas besoin d’images de synthèse pour exister : elle a besoin d’entretien réel, de respect des habitants, et d’une rénovation fidèle à son esprit — réparer sans effacer, améliorer sans exclure, transmettre sans démanteler, reloger sans déplacer.
La vie est belle
GÉNIE DU LIEU

Témoignages
« Les années passées à la BR, ce sont les plus belles années de ma vie. A cet endroit, on pouvait aller et venir en toute liberté, à pied ou en vélo. On a habité rue Marie-Bonnevial, puis quand l’appartement est devenu trop petit, on a déménagé rue Lamartine.
On habitait au rez-de-chaussée, il y avait un grand chêne centenaire avec une sorte de margelle qui avait été installée autour du tronc pour qu’on puisse s’assoir sous l’arbre. A la belle saison, après avoir pris notre bain, on avait le droit d’aller s’y installer avec mes sœurs, et peut-être des copains, on était en pyjama.
On allait jouer dans le bois de Verrières et on s’y promenait aussi avec nos parents, j’ai beaucoup de beaux souvenirs à la belle saison, à partir du printemps, on était toujours dehors. C’était la liberté et on avait l’impression de vivre dans la nature. En début d’été, on allait cueillir les framboises et à l’automne, on ramassait les châtaignes qu’on faisait griller. On avait plein de copains, les parents nous laissaient jouer dehors dans la confiance. Un de nos jeux, à l’époque, c’était de jouer dans les caves, on adorait ça.
Je nous revois aussi avec ma mère promener mes sœurs plus jeunes en landau dans la cité-jardin. Ma mère était institutrice à l’école Masaryk, c’est là où mes sœurs et moi avons été scolarisées dès la maternelle. Le jeudi, elle s’occupait de nous, puisque c’était jour de congé. Je me souviens des fêtes à l’école, c’était très joyeux, les institutrices organisaient des spectacles et toutes les classes participaient à des sketches sur un thème particulier. Elles faisaient les costumes et les enfants prenaient leur rôle très au sérieux.
Pour les courses, il y avait tout ce qu’il fallait sur place, on allait à la Demi-lune ou sous les arcades. Ma mère m’envoyait de temps en temps faire des courses quand j’étais plus grande. Ce que j’aimais surtout, c’était le marchant de bonbons, Place François-Simiand, on achetait des bonbons à un centime, des mistrals gagnants, des roudoudous. Mon père, lui, était chargé de remonter les boulets de charbon de notre cave, c’est comme cela qu’on se chauffait. » (témoignage de Mme Martine A.)
Bonus n°1
Nous sommes des « Héros du Patrimoine » !
France 3 est venue à la Butte-Rouge pour présenter le combat mené par nos
associations de défenses du patrimoine.
Ce reportage est disponible dans le documentaire « les Héros du Patrimoine »
diffusé le 19 novembre 2025 et visible en replay sur le sur site de France TV.
Vous pouvez consulter ici l’extrait de 4‘’30’’ consacré à la Butte-Rouge
BONUS
Dans cette vidéo, Ginette Baty-Tornikian (1943-2023) nous parle de l’utopie des cité-jardins et comment ce mode de vivre et d’habiter dans un milieu proche de la nature renforce le vivre-ensemble.
Sauvons la cité-jardin de la Butte Rouge
APPELS À DONS

Nous avons besoin de vous pour continuer nos efforts pour préserver l’oeuvre global et la mémoire vivante de la Butte Rouge.
L’Association Châtenay Patrimoine Environnement est un organisme d’intérêt général. Pour tout don supérieur à 30 €, il vous sera dressé un reçu fiscal, qui donne droit à une réduction de 66% du montant du don.
Faites connaître notre association

Invitez vos connaissances à s’inscrire à notre infolettre !
Flashez le QR code ci-contre ou utiliser le lien ci-dessous.