ECHOS DE LA BUTTE ROUGE
Saison 2 – n°3 07 novembre 2025
Le chaud et le froid
Chères lectrices, chers lecteurs,
À la Butte Rouge, l’humidité et le froid arrivent plus tôt en ce mois de novembre. Dans les très nombreux appartements vidés de leurs habitants, les murs sont glacés. Dans les discours, en revanche, les mots chauffent : « transition énergétique », « performance thermique », « normes de confort ».
Mais il y a des silences éloquents : ceux qui évitent de mentionner les nombreuses fenêtres murées, les moisissures qui s’infiltrent à cause d’un système d’aération défectueux depuis des décennies.
La Butte Rouge fut pourtant conçue comme un lieu chaud — au sens propre comme au figuré. Ses architectes y avaient installé un chauffage central collectif et avaient conçu l’utilisation de l’incinération des ordures ménagères pour chauffer la piscine. C’était un progrès concret : la chaleur partagée, symbole d’égalité.
Aujourd’hui, la gestion de la cité-jardin reste froide : on montre des maquettes de rénovation impeccables aux visiteurs, pendant qu’on laisse les murs s’abîmer — et l’on finit par accuser le bâti de son propre abandon.
Ce numéro observe ce contraste entre les mots et les murs, entre la température des discours et celle des lieux.
Mais la Butte Rouge garde en elle un feu tenace : celui des habitants et des militants qui tiennent bon face à un projet immobilier persuadé de pouvoir “faire mieux” que l’œuvre authentique qu’il a lui-même négligée, comme si l’oubli donnait droit à la réécriture.
Bonne lecture !
Association Châtenay Patrimoine Environnement
Gestion froide
ACTUALITÉS
L’Agence nationale de contrôle du logement social (ANCOLS) vient de sanctionner Hauts-de-Bièvre Habitat, bailleur de la Butte Rouge, d’une amende de 478 000 € pour manquements graves.
Le rapport, rendu public à la fin de l’été, dresse un constat sévère : logements vacants non déclarés, dossiers incomplets, absence de suivi des relogements, délais excessifs dans la transmission des informations aux réservataires.
En langage administratif, on appelle cela des « dysfonctionnements ». Sur le terrain, les habitants parlent plutôt d’abandon.
Car les chiffres en disent long : à Châtenay-Malabry, près de 18% des logements sociaux gérés par Hauts-de-Bièvre Habitat sont aujourd’hui vacants, contre 4 % en moyenne en Île-de-France.
Cela représente près d’un millier d’appartements inoccupés, souvent depuis des mois, parfois des années.
Pourtant, selon l’ANCOLS, la grande majorité d’entre eux pourraient être reloués immédiatement. Autrement dit, la panne n’est pas technique, mais politique : une mise à l’arrêt du patrimoine.
Les conséquences sont multiples.
D’abord économiques : des pertes de loyers estimées à plus de 4 millions d’euros par an pour le bailleur, qui s’ajoutent au coût humain pour les ménages en attente d’un logement.
Ensuite sociales : les immeubles vidés entretiennent un sentiment d’insécurité, la dégradation du voisinage, la désorganisation des services.
Enfin politiques : ce vide donne du grain à moudre à ceux qui, depuis des années, justifient les projets de démolition reconstruction par « l’état du bâti » et « la sous-occupation ».
La chaleur se perd donc moins dans les tuyaux ici que dans la chaîne de responsabilité.
Les radiateurs froids, les logements vacants, les relogements flous ne sont pas les symptômes d’une cité vieillissante*, mais ceux d’une gestion, où l’absence d’entretien devient justification, et la vacance une méthode.
Dans les discours, on parle de transition et d’efficacité.
Sur le terrain, le mot d’ordre semble être de laisser refroidir pour mieux justifier l’allumage d’un autre feu — celui des pelleteuses.
Ce que le rapport de l’ANCOLS met en lumière, c’est moins une défaillance du bâti qu’une démission de la responsabilité publique.
Le froid, ici, n’est pas d’ordre climatique, mais un choix.
* Voir aussi le rapport des experts d’Europa Nostra qui ont classé la Butte Rouge parmi les 7 sites les plus menacés en Europe.
Chaleur humaine
MÉMOIRE EN CHANTIER
L'énergie du commun.
Dès les années 1930, la Butte Rouge fit œuvre d’avant-garde. Ses architectes, Paul Sirvin et Joseph Bassompierre, avaient conçu un réseau de chauffage central collectif : un système reliant les immeubles, garantissant à chaque logement une chaleur régulière et partagée.
C’était une révolution silencieuse, à une époque où le chauffage individuel au charbon restait la norme.
Ici, le progrès technique accompagnait une conviction sociale : la chaleur devait être un bien commun.
La Ville de Châtenay-Malabry prolongea cette intuition avec un dispositif récupérant la chaleur issue des eaux et des déchets ménagers. Cette énergie alimentait les habitations, mais aussi la piscine municipale de la ville — aujourd’hui transformée en théâtre — où la chaleur de la cité continua à être un lieu de rencontre et de vie collective.
Cette culture de l’énergie partagée s’inscrivait dans le même esprit que celui de Marcel Paul (1900–1982), ouvrier électricien, résistant, ministre de la Production industrielle à la Libération et fondateur d’EDF-GDF, qui fut ensuite nationalisée 1946.
Il défendait l’idée que la lumière et la chaleur devaient relever de la solidarité nationale, non de la spéculation. À l’heure des crises géopolitiques de l’énergie, l’on mesure l’actualité de cet enjeu crucial.
La Butte Rouge et Marcel Paul parlaient la même langue : celle d’une modernité tournée vers l’équité, où le confort domestique relevait d’une responsabilité publique.
Aujourd’hui, on parle de « transition énergétique » et de « performance thermique » comme s’il fallait tout réinventer.
La cité-jardin rappelle qu’avant ces slogans existait déjà une écologie du lien vécue : celle d’un réseau d’entretien, d’une intelligence collective, et d’un progrès mesuré à la qualité du soin apporté à chacun. Si les habitants ont froids aujourd’hui, c’est parce qu’une gestion technocratique a remplacé la chaleur humaine.
Fagots et fusils
GÉNIE DU LIEU
Témoignages
L’hiver était une saison festive surtout pour les enfants, la proximité de la forêt de Verrières, et le relief de la Butte Rouge offraient de multiples possibilités d’escapades et de parties de glissades et de luge.
Un habitant se souvient :« Mes copains et moi on avait deux grandes luges, et pendant 3 semaines à un mois on pouvait faire du ski de fond dans les bois. On pouvait aussi faire du patin à glace dans les douves des forts du bois de Verrières ».
Au départ, tous les appartements n’étaient pas équipés de chauffage central : « Lorsque les étangs gelaient dans le bois, on y allait et ma grand-mère rapportait des fagots de bois sur sa tête pour se chauffer. » Elle raconte aussi que « Le marchand de charbon, lorsqu’il venait livrer, klaxonnait. Ensuite, mes parents m’envoyaient à la cave chercher la ration de charbon dont on avait besoin au fur et à mesure de nos besoins ».
Une troisième habitante relate un événement angoissant qu’elle a vécu durant la guerre : « Le charbon venait à manquer, nous allions ramasser des fagots avec ma mère dans la forêt. Tout d’un coup, nous nous sommes retrouvées devant des soldats allemands armés de fusils. Je vois encore les yeux de maman, remplis de peur, avec les fagots dans les bras ».
L’occupant allemand avait en effet réquisitionné la cité-jardin, de nombreux habitants avaient dû partir chercher refuge chez des parents dans d’autres régions de France. En haut de la Butte Rouge, l’on peut encore voir un bunker, à l’angle de la rue Francis de Pressensé et du square des Américains.
Il y a des souvenirs douloureux qui résonnent dans les appartements aujourd’hui abandonnés.
ACTUALITES
Deux visites thématiques de la Butte Rouge sont programmées en novembre :
Le samedi 8 novembre à 14 heures :
« Le logement social dans l’entre-deux guerres en région parisienne »,
organisée par Les Promenades Urbaines, inscription auprès de
promenades@promenades-urbaines.com
Le samedi 15 novembre à 10 heures :
« Architecture et Patrimoine »,
à l’intention des élèves du DSA de l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Paris-Belleville, ouverte à tous, inscriptions auprès de assocpe@wanadoo.fr
Plus de détails sur notre site https://chatenay-patrimoine-environnement.org
BONUS
Dans cette vidéo, Ginette Baty-Tornikian (1943-2023) nous parle de l’utopie des cité-jardins et comment ce mode de vivre et d’habiter dans un milieu proche de la nature renforce le vivre-ensemble.
Sauvons la cité-jardin de la Butte Rouge
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