ECHOS DE LA BUTTE ROUGE
Saison 2 – n°8 16 avril 2026
ESCALADE

Chères lectrices, chers lecteurs,
Dans l’infolettre 7 « Raison garder », nous rappelions qu’un projet de rénovation respectueux de l’histoire urbaine, sociale et environnementale de la Butte-Rouge existe depuis plus de dix ans, et qu’il resterait réalisable dans un délai maîtrisé.
Nous alertions aussi sur les risques d’une restructuration lourde sur quinze ans : une déstabilisation profonde du quartier.
Les événements du 11 avril 2026 montrent que ce basculement est engagé.
Une « Marche pour la cité-jardin de la Butte Rouge », déclarée en Préfecture, a été fortement perturbée par une contre-manifestation, avec la participation d’élus de la majorité. La marche pacifique permettait de montrer les bâtiments dont la démolition est prévue et de présenter des exposés sur la cité-jardin. Des élus de l’opposition ont porté plainte ; d’autres démarches sont en cours.
Cet épisode dépasse un simple incident.
Il révèle une dérive : celle d’un débat démocratique qui glisse vers la confrontation, avec le risque d’instaurer en boucs émissaires les habitants, élus et acteurs engagés pour une solution alternative.
Nous refusons cette logique dangereuse. Démolir des bâtiments à rebours du bon sens historique, urbanistique, social, écologique et économique, risque de démolir par la même occasion les liens sociaux et les valeurs démocratiques qui permettent de faire société.
La Butte-Rouge a besoin d’être réhabilitée d’urgence — avec et pour les habitants d’aujourd’hui et de demain.
Association Châtenay Patrimoine Environnement
Démolir le débat
ACTUALITÉS




La dérive de la confrontation
Le droit de manifester dans le respect des valeurs républicaines est un droit fondamental — que l’on soit pour ou contre le projet de restructuration soutenu par la municipalité, pour ou contre un projet de réhabilitation alternatif soutenu par des habitants de la Butte Rouge, des associations et collectifs citoyens.
Samedi dernier, ce droit a été entravé. La marche autorisée contre les démolitions – signée par une centaine de personnalités – a été perturbée par une contre-manifestation. Celle-ci a fait usage du bruit et des insultes, puis a de fait bloqué la marche — avec la participation d’élus de la majorité, ce qui interroge sur l’état de la démocratie locale à Châtenay-Malabry.
La raison d’être de la Butte Rouge est d’offrir un logement digne à toutes et à tous. Le non-entretien depuis 30 ans de la part du bailleur et de la mairie, ainsi que le refus de réhabiliter la cité-jardin dans un délai maîtrisé malgré l’existence d’un projet alternatif depuis 10 ans trahissent cette raison d’être depuis plusieurs décennies.
Laisser entendre que l’état actuel de certains bâtiments de la cité-jardin est dû aux recours des acteurs de la conservation du patrimoine, ou que ces derniers seraient contre un projet de réhabilitation pour figer le site, sont des fausses informations qui alimentent une dynamique de bouc-émissaire. En témoignent les slogans sur de nombreuses pancartes fabriquées pour l’occasion : « Stop aux recours », « Sauvez-vous. Ici, c’est chez nous » .
Pourquoi ce moment de bascule intervient-il maintenant ?
Jusqu’ici, les porteurs du projet de restructuration ont été dans la promesse. La dernière lettre de la mairie aux habitants publie à nouveau un document qui fait miroiter une cité-jardin de rêve, illustrée par des images de synthèse non situées.
Cette communication omet les moyens et les conséquences concrètes pour y parvenir. Elle ne dit pas que la majorité des habitants actuels n’en seront pas les bénéficiaires. Les logements sociaux sont drastiquement réduits, c’est mathématique. L’ampleur et la durée du chantier seront gigantesques. La réalité du chantier sera celle d’une restructuration lourde sur de très nombreuses années.
Les porteurs du projet sont de fait dans une escalade d’engagement à force de pousser une restructuration qui impose des modifications d’urbanisme, notamment du PLUI, des démolitions et des reconstructions-densifications avec départ et relogement des habitants.
La dissonance entre les éléments de langage et la réalité du terrain s’amplifie. L’écart ne peut que se creuser, par la nature même du chantier conçu sans les habitants, après des décennies d’inaction.
L’événement de samedi montre que l’on entre dans une phase de tensions : les premières démolitions vont marquer une bascule dans le réel — destruction pour les uns, concrétisation d’un rêve pour d’autres. En témoigne la pancarte (ci-contre) qui dit « Démolir un peu … pour reconstruire nos rêves ».
Ce slogan peut résonner, parce que beaucoup d’habitants attendent des travaux depuis des années, voire des décennies, avec un attachement profond à leur lieu de vie et l’espoir légitime de voir leurs conditions s’améliorer. Il entretient pourtant l’idée d’un bénéfice proche pour un coût minime (« démolir un peu »), alors que le décalage avec le réel est majeur.
Dans ce contexte, la désignation d’un bouc émissaire vient combler une attente et donner une explication. Elle peut rassurer à court terme celles et ceux qui espèrent, tandis qu’elle sert à entretenir l’illusion du côté de ceux qui portent ces promesses. Mais s’il faut désigner un bouc émissaire, c’est bien que quelque chose ne tient pas.
La mécanique du bouc émissaire
On retrouve ainsi dans la séquence de samedi dernier un enchaînement bien connu: tracer une frontière entre “nous” et “eux”, réduire l’Autre à une caricature (“Intellos dehors”, « Retournez dans vos beaux quartiers »), le désigner, l’insulter, puis l’envahir physiquement. En quelques minutes, le groupe se soude, une cible se fixe, et la complexité disparaît.
C’est à une mise en scène du bouc émissaire que nous avons assisté samedi dernier. Pour les promoteurs des démolitions, les associations et citoyens porteurs d’un projet alternatif deviennent finalement utiles : servir de « coupables » pour maintenir le récit officiel.
***
Face à cette mécanique, l’ACPE continuera à documenter, à analyser et à informer les citoyens avec une vigilance accrue.
Elle ne cessera de plaider pour une solution qui réponde aux besoins urgents des habitants de la Butte Rouge — au bénéfice de toute la ville de Châtenay-Malabry qui souhaite vivre dans la paix et le respect de la démocratie.
Démolir ...ce qui fait lien
MÉMOIRE EN CHANTIER

La Butte-rouge, une cité du lien
L’événement de samedi dernier est en rupture avec les valeurs de la cité-jardin, qui incarne une vision fondée sur le lien.
Nature, culture et société y sont pensées de manière indissociable. Préserver l’œuvre globale, c’est aussi — et surtout — préserver un tissu de relations entre habitants, architecture et environnement : entre mémoire et forme.
La cité-jardin est autant un héritage matériel qu’immatériel. Un projet de rénovation respectueux de l’œuvre globale préserverait les conditions mêmes de ce qui fait société.
Démolir les liens et la mémoire collective
Un projet de restructuration lourde, en revanche, fragmente.
Il traite un tissu vivant comme un réservoir foncier à densifier.
Il remplace des relations patientes par des mètres carrés rentables. Il détruit ce qui ne se voit pas sur un plan : solidarités, usages, équilibres subtils. Il substitue à un milieu habité une logique immobilière.
Démolir des bâtiments de la Butte-Rouge, c’est aussi effacer des histoires de vies. Ici, la mémoire est habitée, transmise, vivante. Chaque bâtiment porte une histoire collective. La détruire, c’est rendre ce lieu interchangeable et nier une manière d’habiter fondée sur une histoire sociale de la dignité partagée. Ce n’est pas seulement un quartier que l’on abîme — c’est un futur que l’on referme, et une part de notre histoire commune du logement collectif qu’on démolit.
Culture, nature et société ne font qu’un.
La vision et les valeurs qui ont façonné la cité-jardin sont inscrites dans chaque mètre carré. Elles ont été traduites en pierre, pelouse et partage entre habitants. Ce que vous voyez ici est un projet de société grandeur nature. L’idée était que l’air circule, la lumière traverse, la terre ancre et l’eau relie la cité-jardin : les quatre éléments en équilibre garantissant une qualité de vie comme droit humain fondamental.
La Butte-Rouge est conçue comme un écosystème, un milieu — pas une juxtaposition d’« espaces verts ». C’est un urbanisme rare, où le bâti et les circulations épousent le relief façonné par le ru de Châtenay. La cité-jardin est exceptionnelle parce qu’elle accorde aux arbres remarquables une véritable préséance. La Butte-Rouge est un paysage culturel vivant, indissociable, où culture, nature et société ne font qu’un.
La Butte-Rouge est organisée comme une grande clairière, où la hauteur et la taille des bâtiments sont à échelle humaine, parce qu’à hauteur d’arbres. Les circulations sont fluides, les perspectives lisibles, les appartements favorisent la communication. Ce paysage urbain ouvert évoque une manière d’habiter sans barrières sociales. Le lien entre nature, culture et société est le ciment du logement « social », au sens plein du terme.
Ce sont ces valeurs que les participants à la marche étaient venus rappeler samedi dernier. Tout projet de restructuration parcellaire rompt cet équilibre délicat. Il fragmente, de manière irréversible, ce qui fait lien.
Samedi dernier, des habitants de la Butte Rouge ont été, comme tous les participants à la marche, secoués de voir la contre-manifestation et surtout d’être confrontés à un climat très tendu. En témoignent des interpellations telles que : « Alors, la jeunesse s’est fait retourner le cerveau par les donneurs de leçons ! » ou encore « Vous n’avez pas le droit de prendre des photos, moi j’habite ici », adressée à une personne qui photographiait une pancarte accrochée à un mur.
L’un d’entre eux explique avoir été pris d’une forte émotion, du fait qu’il connaissait de nombreuses personnes au sein de la contre-manifestation, voisins et connaissances. Il reconnaît : « J’ai dû me mettre sur le côté, le temps de me calmer. C’est dur de voir des gens qu’on connaît dans des circonstances comme celles-là. »
Nourrir des logiques de clivage et de confrontation entre citoyens fragilise ce qui fait la singularité de la cité-jardin. Là où existait un tissu de relations apparaît la défiance ; là où il y avait des voisins surgissent des camps.

Réalités complexes
GÉNIE DU LIEU

Témoignage
« À la Butte-Rouge, le sentiment d’exclusion est devenu fort. Beaucoup de bâtiments sont délabrés, les commerces disparaissent, et les activités se raréfient. Avant, il y avait les spectacles du solstice, les grandes fêtes estivales autour du bassin, place François Simiand. Certaines existent encore, mais elles rassemblent beaucoup moins. Ce n’est plus la même vie.
Il y a aussi cette impression que tout passe par des contacts. Beaucoup “d’enfants de la Butte-Rouge” des générations 80-90 ont travaillé ou travaillent pour la mairie, dans des structures associatives comme l’IDSU ou l’ASCVM. Pour un emploi, pour un logement, il fallait souvent connaître quelqu’un. Ça a installé des habitudes, des dépendances.
Politiquement, beaucoup n’ont connu qu’une seule figure, l’ancien maire perçu comme une présence presque paternelle, parfois même sympathique, au point d’effacer les clivages.
Aujourd’hui, le débat est devenu binaire. D’un côté, des “intellectuels” accusés de vouloir protéger les bâtiments, contre les habitants ; de l’autre, ceux qui veulent que ça change. Ce discours est repris, amplifié, et finit par structurer la manière dont chacun se positionne.
Mais la réalité est plus complexe. Les habitants sont attachés à leur quartier, ils attendent des améliorations depuis longtemps, et ils cherchent des solutions. Il ne faut pas les réduire à un camp, ni les considérer comme simplement manipulés.
Ce qui se joue ici est plus profond : c’est une manière d’habiter, de vivre ensemble, et de comprendre ce qui est en train de se transformer. »
Un habitant à La Butte Rouge
Montages
BONUS
Un reportage tronqué de France 3
Des journalistes de France 3 étaient présents lors de la marche contre les démolitions à la Butte Rouge le samedi 11 avril. Ils ont été témoins des agissements de la contre-manifestation.
Le reportage diffusé au journal du 12 avril a pourtant choisi de ne montrer que la contre manifestation. Faites-vous votre propre opinion sur le message que ce montage véhicule, au regard du contexte précisé dans cette infolettre, et à la lumière des principes de la Charte de Munich qui exigent rigueur, honnêteté et respect des faits.
Sauvons la cité-jardin de la Butte Rouge
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